Un partenariat novateur entre assurance et microfinance pour renforcer la résilience face au changement climatique

Au Bangladesh, face à l’intensification des risques climatiques, l’entreprise luxembourgeoise à impact IBISA et APDS (Association for Peoples Development Stream), entité de microfinance de l’ONG Friendship Luxembourg, ont uni leurs expertises pour proposer une solution innovante combinant assurance paramétrique et microcrédit. Maria Mateo et Rokon Ashraful (respectivement directrice et chef de projet d’IBISA), ainsi que Mohammad Mozammel Huq Ratan (directeur d’APDS), reviennent sur ce partenariat. Soutenu par la Business Partnership Facility (BPF), ce projet illustre comment la collaboration entre le secteur privé et les acteurs du développement peut renforcer durablement la résilience des agriculteurs.

Mohammad Mozammel Huq Ratan (CEO – APDS), Maria Mateo (CEO – Ibisa), Rokon Ashraful (Project manager – Ibisa Bangladesh) (Crédit photo : Marion Dessard, pour la photo de Maria Mateo)

En quoi le partenariat qui rassemble APDS et IBISA répond-il aux besoins de la société bangladaise ?

Mohammad Mozammel Huq Ratan : Au Bangladesh, un épisode climatique extrême peut suffire à faire basculer un agriculteur dans une spirale d’endettement. Les inondations, les vagues de chaleur ou encore les cyclones affectent directement les cultures et donc les revenus. Dans une démarche de soutien au développement de la population, et plus particulièrement des agriculteurs, APDS offre des solutions de microcrédit. Nos bénéficiaires, majoritairement des populations vulnérables, disposent cependant de peu de marge de sécurité financière. Lorsqu’un événement climatique survient, ils se retrouvent rapidement dans une situation délicate, en raison de la perte de récolte et de l’impossibilité de rembourser leur crédit.

Maria Mateo : Dans de nombreux pays, et particulièrement au Bangladesh, l’agriculture est un secteur essentiel mais très risqué. Le changement climatique accentue cette incertitude. Cela complexifie l’accès au financement, car les institutions hésitent à prêter à des activités exposées. À travers notre partenariat, en mettant en œuvre des solutions d’assurance paramétrique face aux événements climatiques, la volonté est de réduire ce risque, à la fois pour les agriculteurs et pour les institutions financières.


Concrètement, comment fonctionne cette solution ?

Rokon Ashraful : IBISA propose une solution d’assurance paramétrique liée aux prêts d’APDS. Cela signifie que les indemnisations sont déclenchées automatiquement lorsque certains seuils climatiques sont atteints, par exemple une température trop élevée ou des précipitations excessives. Le modèle permet de déployer une couverture à grande échelle tout en garantissant des primes accessibles. Ces produits sont distribués via les prêts accordés par APDS, ce qui permet de toucher directement les agriculteurs au moment où ils investissent dans leur activité.

Maria Mateo : L’objectif est double : protéger les agriculteurs en cas de choc climatique, mais aussi sécuriser les institutions de microfinance, essentielles pour le développement socio-économique de ces régions. Lorsqu’un événement majeur survient, il ne touche pas un seul client, mais des centaines. L’assurance devient alors un outil essentiel pour stabiliser l’activité des institutions de microfinance, en minimisant le risque d’un défaut de paiement massif.


IBISA a déjà déployé des projets similaires, notamment en Afrique. En quoi ces expériences vous ont-elles préparés pour le Bangladesh ?

Maria Mateo : Nous avons effectivement commencé par tester notre modèle dans plusieurs pays africains, en commençant par le Niger, avec le soutien de la BPF. Ces expériences nous ont permis de construire des bases solides, notamment avec la modélisation des risques climatiques et la conception de produits d’assurance paramétrique.

Mais chaque pays reste unique. Au Bangladesh, il a fallu adapter nos modèles aux réalités locales : les types de cultures, les saisons, les comportements des agriculteurs. On ne repart pas de zéro, mais il y a toujours un important travail d’ajustement. Ces premières expériences ont aussi confirmé un point clé : si les modèles sont transférables, leur succès repose toujours sur une forte adaptation au contexte local.


Comment s’est construit le partenariat entre IBISA et APDS ?

Maria Mateo : Nous cherchions un partenaire capable d’ancrer la solution sur le terrain, avec une vraie connaissance de leurs clients. APDS, en tant qu’institution de microfinance issue de l’ONG Friendship, disposait déjà d’un réseau solide et d’une relation de confiance avec les communautés locales.

Rokon Ashraful : Le partenariat que nous entretenons avec APDS nous permet de mettre en œuvre des solutions adaptées au contexte local. Nous apportons une méthodologie pour évaluer les risques et structurer les produits. APDS, de son côté, amène sa connaissance du terrain, mais constitue aussi un relais essentiel vers la population, les futurs utilisateurs de la solution.

Mohammad Mozammel Huq Ratan : De notre côté, nous avons vu dans cette collaboration une opportunité d’élargir nos services. Nous accompagnons déjà nos clients avec du microcrédit. L’assurance permet de renforcer cette offre en les protégeant contre des risques qu’ils ne peuvent pas absorber seuls.


Comment le projet s’ancre-t-il sur le terrain ?

Mohammad Mozammel Huq Ratan : Nous avons déployé le projet dans plusieurs régions à travers notre réseau d’agences. Nos équipes jouent un rôle essentiel pour expliquer les produits, former les clients et les accompagner. L’enjeu est aussi d’adapter les produits en fonction des saisons et des cultures. Par exemple, nous avons développé des solutions spécifiques pour le riz ou le maïs, en fonction des risques associés à chaque période.


Quels sont les principaux défis rencontrés ?

Mohammad Mozammel Huq Ratan : L’un des plus grands défis réside dans la compréhension du produit. Contrairement au microcrédit, où les clients reçoivent directement de l’argent, l’assurance implique de payer une prime sans garantie immédiate de retour. Cela demande un grand travail de sensibilisation. Nous organisons des sessions d’information, utilisons des supports pédagogiques et accompagnons les clients dans la durée.

Maria Mateo : C’est un défi universel, mais encore plus marqué dans des contextes où l’assurance est nouvelle. Il faut construire la confiance progressivement. Il faut du temps pour que les utilisateurs comprennent son utilité et l’intérêt qu’ils ont à souscrire à de tels produits.


Ce partenariat a été lancé il y a un peu plus de six mois. Où en êtes-vous vis-à-vis de vos objectifs ?

Mohammad Mozammel Huq Ratan : En six mois, près de 4 800 agriculteurs ont déjà été sensibilisés et près de 2 300 ont souscrit à une couverture — un objectif initial déjà dépassé. Les clients montrent un intérêt croissant pour ces produits. Même si le concept est nouveau, ils commencent à en percevoir la valeur. Jusqu’à présent, et c’est heureux, aucun souscripteur n’a dû être indemnisé, car les seuils climatiques fixés n’ont pas été atteints. Cela signifie aussi que les utilisateurs n’ont pas encore pu expérimenter concrètement le mécanisme de l’assurance, ce qui représente un enjeu en termes de pédagogie.

Rokon Ashraful : Nous observons également un impact positif sur l’activité d’APDS. Le portefeuille a connu une croissance de 14 %. Cela suggère que cette approche assurantielle ne se limite pas à protéger, mais pourrait aussi contribuer à renforcer l’attractivité et la croissance de l’institution financière et de ses produits.


En quoi le soutien du BPF a-t-il été essentiel ?

Maria Mateo : La BPF joue un rôle clé, notamment dans les phases initiales. Développer ce type de solution demande des investissements importants : conception des produits, formation, sensibilisation, mise en place des partenariats. Le cofinancement permet de tester à plus grande échelle et de démontrer la pertinence du modèle.

Rokon Ashraful : C’est aussi un levier pour l’expansion. Grâce à la BPF, nous avons pu déployer notre solution dans plusieurs pays. Chaque projet nous permet d’apprendre, d’affiner notre approche et de préparer le suivant.


Quelles sont les prochaines étapes du projet ?

Maria Mateo : Nous allons continuer à développer de nouveaux produits, adaptés aux différentes saisons et aux risques spécifiques du Bangladesh. L’objectif est d’affiner la solution et de maximiser son impact. Ce projet montre que la collaboration entre secteur privé et acteurs du développement est essentielle pour répondre à des défis complexes comme le changement climatique.

Mohammad Mozammel Huq Ratan : Nous souhaitons élargir le nombre de bénéficiaires et continuer à sensibiliser les communautés. Une fois que les clients comprennent bien le fonctionnement, ils deviennent eux-mêmes des relais au sein de leur entourage. En combinant nos forces, nous pouvons proposer des solutions concrètes et durables, bénéfiques pour les institutions comme pour les communautés que nous servons.

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